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ROSEMARY'S BABY

ROSEMARY'S BABY
(Rosemary's Baby)

Réalisateur : Roman Polanski
Année : 1968
Scénariste : Roman Polanski
Pays : Etats-Unis
Genre : Drame, Fantastique, Epouvante
Interdiction : /
Avec : Mia Farrow, John Cassavetes, Ruth Gordon, Sidney Blackmer, Maurice Evans...


L'HISTOIRE : Malgré les conseils de leur vieil ami Hutch, Guy Woodhouse et sa jeune femme Rosemary s'installent dans un immeuble new-yorkais à la sordide réputation. Aussitôt, leurs voisins, Minnie et Roman Castevet, vieux couple d'Europe centrale, imposent leur amitié et leurs services. Si Guy accepte facilement ce voisinage, Rosemary s'en inquiète. Quand la jeune épouse tombe enceinte, l'intrusion du voisinage dans la vie des Woodhouse se fait de plus en plus pesante, surtout pour Rosemary...

MON AVIS : Malgré l'échec relatif du Bal des Vampires en 1967, Roman Polanski se voit courtiser par les studios de cinéma américain et notamment par la Paramount et son vice-directeur, Robert Evans, qui désire produire le prochain film du réalisateur polonais. Evans propose à Polanski de réaliser un film sur le ski, Downhill Racers, tout en lui suggérant de lire un roman d'Ira Levin, Rosemary's Baby, qui vient de sortir. Roman Polanski tombe sous le charme du livre de Levin et décide de l'adapter. Il en signe d'ailleurs lui-même l'adaptation scénaristique, sans l'aide de son ami Gérard Brach cette fois. A l'arrivée, Rosemary's Baby qui sort en 1968, fait un tabac dans le monde entier et devient une véritable référence dans l'Histoire du cinéma. Avec une maestria totale, Polanski réalise en effet un film d'ambiance absolument magistral, refusant toute démonstration visuelle, lui préférant une suggestivité de tous les instants, laissant aux spectateurs se faire sa propre idée tout au long du film sur les événements que va vivre Rosemary (menace réelle ? dépression mentale du personnage suite à sa grossesse ?) jusqu'au puissant final qui fait basculer le film dans le fantastique le plus pur. Pour interpréter Rosemary, c'est l'actrice Mia Farrow qui est  finalement choisie, écartant la concurrence composée de Julie Christie, Jane Fonda, Elizabeth Hartman, Joanna Pettet, Tuesday Weld et même Sharon Tate (premier choix de Polanski bien sûr, la belle actrice apparaîtra néanmoins lors de la scène de la fête dans l'appartement de Rosemary). Une chose est certaine : Mia Farrow est absolument époustouflante dans le rôle et on a bien du mal à imaginer une autre actrice après avoir vu sa prestation dans le film. Elle incarne la fragilité, la douceur, la tendresse avec un brio certain et se montre tout aussi à l'aise quand il s'agit de jouer la méfiance, l'angoisse, la peur. Le célèbre réalisateur John Cassavetes joue quant à lui le mari de Rosemary, au comportement tout d'abord normal puis de plus en plus trouble. Ruth Gordon, 72 ans à l'époque du tournage, interprète l'inquiétante Minnie Castevet et ce rôle lui valut de remporter l'Oscar et le Golden Globe de la Meilleure actrice dans un second rôle et c'est amplement mérité, tant la comédienne y brille de mille feux et participe pleinement à créer une ambiance sourde, insidieuse, qui enveloppe le spectateur petit à petit dans cette atmosphère pesante et malaisante, faite de non-dits, de paranoïa, de délire complotiste pour aboutir à un véritable sentiment de terreur anxiogène qui culminera lors d'un final paroxystique. Tous les autres acteurs sont prodigieux dans leurs rôles respectifs, je ne vais pas tous les énumérer ici mais personne n'est en dessous d'un autre, chacun est à sa place et donne le meilleur de lui-même. Comme depuis ses débuts et comme il nous l'a prouvé dans ses quatre premiers longs-métrages, Polanski manipule la caméra, la composition des plans, avec une virtuosité indécente et c'est encore plus flagrant dans Rosemary's Baby, quintessence de la mise en scène épurée mais pourtant diablement efficace, c'est peu de le dire. Polanski replace son action dans un appartement, comme il l'a fait dans Répulsion et le fera avec Le Locataire, et place sa frêle héroïne à l'intérieur, cette dernière allant se retrouver au sein d'une manipulation plurielle dont on pourra douter de la véracité jusqu'à la formidable séquence du Scrabble et de l'anagramme, point de départ du retournement de situation pour Rosemary et bifurcation du film vers un fantastique ésotérique admirable, un fantastique esthétique et raffiné, qui va, suite au succès du film, engendrer, telle la grossesse de Rosemary, de nouveaux monstres bien plus réalistes que les vampires et autres loups-garous dans les années à venir, à débuter par la figure du mort vivant qui verra ses clichés pulvérisés en cette même année 1968 par un certain George Romero et son célèbre La nuit des Morts Vivants. Visuellement sublime, Rosemary's Baby est véritablement un joyau d'orfèvre, qui permet à Polanski de mettre en avant ses obsessions, comme l'enfermement, la découverte de la véritable nature des gens, la paranoïa, tout en dressant un superbe portrait de femme confrontée à un mal insidieux, présent autour d'elle mais également en elle. Assurément la grossesse la plus diabolique de l'Histoire du cinéma, magnifiée par la musique du compositeur Krzysztof Komeda et son inquiétante comptine vocale, qui bénéficie de la voix de Mia Farrow.Rien à dire de plus à part que Rosemary's Baby est un chef-d'oeuvre dont tous les éléments qui le composent sont au diapason. Pour l'anecdote, certaines scènes du film ont été tournées devant le Dakota Building, immeuble dans lequel John Lennon s'est fait assassiner en 1980. Il est situé en face de Central Park.


   

LE BAL DES VAMPIRES

LE BAL DES VAMPIRES
(Dance of the Vampires / The Fearless Vampire Killers)

Réalisateur : Roman Polanski
Année : 1967
Scénariste : Roman Polanski, Gérard Brach
Pays : Angleterre
Genre : Comédie, Fantastique
Interdiction : -12 ans
Avec : Jack MacGowran, Roman Polanski, Alfie Bass, Sharon Tate, Ferdy Mayne...


L'HISTOIRE : Persuadé que les vampires existent, le professeur Abronsius consacre tout son temps à la traque de cette espèce effrayante. Accompagné par son fidèle assistant, le jeune Alfred, ce scientifique farfelu parcourt la Transylvanie et finit par arriver dans un petit village qui semble être un nid de vampires. Dans la taverne, des gousses d'ail ornent les murs. Les habitants n'osent répondre à ses questions et semblent terrifiés par une étrange présence. Bientôt, la fille de l'aubergiste, Sarah, est enlevée par un vampire. Abronsius et Alfred, transi d'amour devant la belle jeune fille, partent à sa recherche. Elle est retenue au château du comte von Krolock. Mais leur étonnement est à son comble lorsqu'ils sont reçus avec amabilité dans la luxueuse demeure. Là, les vampires préparent leur bal annuel. Les deux compères ne sont pas au bout de leurs surprises...

MON AVIS : Après trois films en noir et blanc jouant dans la cour du huis-clos psychologique (Le Couteau dans l'Eau, Répulsion, Cul-de-Sac), Roman Polanski change radicalement de style avec son quatrième long-métrage, à savoir la célèbre comédie fantastique Le Bal des Vampires ! Déjà, le film est en couleur, ce qui est un changement notable dans sa filmographie. Deuxièmement, ce n'est en rien un huis-clos avec trois ou quatre protagonistes seulement au casting mais bel et bien un film avec une multitude d'acteurs, de seconds rôles et de figurants,  comme si, avant de se lancer dans un projet de cette envergure, Polanski avait déjà voulu se faire la main sur des films plus intimistes, plus minimalistes, histoire de voir s'il s'en sortait ou pas au niveau de la mise en scène ou direction d'acteurs. Les prix récoltés par ses trois premiers films ainsi que les avis majoritairement élogieux de la part des critiques et l’accueil favorable du public les concernant lui ont donc donné des ailes, de l'assurance et c'est à nouveau en compagnie de son ami scénariste Gérard Brach qu'il s'envole dans les contrées de la Transylvanie pour y suivre son duo de chasseurs de vampires atypiques qui nous fera bien rire. Pour interpréter le vieux professeur Abronsius, sorte de dérivé du professeur Tournesol, c'est l'acteur Jack MacGowran qui s'y colle, après avoir joué le bandit Albie dans Cul-de-Sac l'année précédente. Avec ses cheveux blancs, ses petites lunettes, sa moustache et sa gestuelle décalée, Abronsius est un personnage des plus sympathiques, dont les répliques font mouches et qui nous fait bien sourire lorsqu'il se retrouve dans des situations souvent loufoques. Il est accompagné du jeune Alfred, garçon couard et un peu benêt, interprété par Roman Polanski lui-même ! Un choix judicieux puisque le réalisateur n'est âgé que de 34 ans et qu'il assume totalement le côté simplet du personnage, n'hésitant pas à faire des mimiques et à prendre des attitudes de peureux qui lui vont parfaitement bien. A ce savoureux duo vient se joindre d'autres comédiens, tous parfaits dans leurs rôles respectifs : Ferdy Mayne joue le comte Von Krolock, Alfie Bass joue le tavernier coureur de jupons, Iain Quarrier joue le fils du comte Krolock et ses attitudes laissent clairement penser qu'il est gay, ce qui nous vaudra une séquence avec le pauvre Alfred à mourir de rire, Terry Downes joue le serviteur bossu du comte et la ravissante Sharon Tate (qui deviendra la femme de Polanski et connaîtra une triste fin deux ans plus tard, assassinée en 1969 alors qu'elle est enceinte par la famille Manson, l'actrice n'étant pas visée spécialement mais se trouvant au mauvais endroit au mauvais moment) joue Sarah, la fille du tavernier qui va se faire kidnapper par le comte vampire. Tout ce petit monde va donc s'évertuer à nous divertir dans cette comédie vampirique qui joue et détourne admirablement bien les clichés du genre. Villageois apeurés, femmes séduisantes pour qui la caméra ne se prive pas de filmer les jolis décolletés, traces de morsures, serviteur bossu, paysage enneigé, château, toiles d'araignées, cercueil servant de lits aux vampires, croix, pieux, gousses d'ail, miroirs ne réfléchissant pas les diaboliques créatures de la nuit et ambiance gothique se conjuguent à merveille, le tout sur le ton de l'humour donc, Polanski ne cherchant jamais à créer une atmosphère inquiétante ou ténébreuse mais bel et bien à jouer avec les codes du film de vampires, popularisé dans les années 60 par la prestigieuse firme anglaise, la Hammer Films bien sûr. Un humour classieux, velouté, raffiné, très british en fait, bien éloigné de l'humour des comédies franchouillardes françaises. La mise en scène, comme toujours chez Polanski, est maîtrisée, inventive et à toujours quelque chose à proposer. Les décors et les costumes participent pleinement au côté charmant du film, qui est emprunt d'une certaine naïveté qui lui sied parfaitement, et lui permet d'être toujours aussi agréable à regarder, même à notre époque. Le thème sonore principal (et la musique en générale), composé par Krzysztof Komeda, est également à mettre en avant car il est très réussi et s'avère plus macabre que le film lui-même. Certains effets-spéciaux, comme les personnages jouant devant un écran diffusant une image, ont bien sûr pris un coup dans l'aile et l’œil avisé du cinéphile ne peut que les repérer. Mais ce n'est franchement pas bien grave, tant Le Bal des Vampires regorge d'autres qualités. Ne venez donc pas chercher la peur ou quelques doux frissons ici, vous ne trouverez rien de tout ça et si tel est votre but, passez votre chemin car le film ne répondra pas du tout à votre attente. Pour ceux qui veulent passer un bon moment de détente avec un duo savoureux, admirer la sublime Sharon Tate et prendre part au bal annuel des vampires, n'hésitez pas par contre, Le Bal des Vampires aura tout pour vous plaire, et notamment une fin qui a du... mordant !


CUL-DE-SAC

CUL-DE-SAC
(Cul-de-Sac)

Réalisateur : Roman Polanski
Année : 1966
Scénariste : Roman Polanski, Gérard Brach
Pays : Angleterre
Genre : Comédie, Drame
Interdiction : /
Avec : Donald Pleasence, Françoise Dorléac, Lionel Stander, Jack MacGowran...


L'HISTOIRE : Deux braqueurs en fuite, Richard et Albie, tous deux blessés, tentent de trouver un échappatoire en attendant que leur patron ne leur vienne en aide. Ils se réfugient dans une grande demeure ancienne appartenant à George et Teresa, un couple déjà sous tension après seulement dix mois de mariage. L'intrusion des braqueurs va troubler encore plus la vie du couple...

MON AVIS : Après Le Couteau dans l'Eau réalisé en 1962, Roman Polanski désire mettre en scène Cul-de Sac mais le sujet ne plait pas vraiment aux producteurs et le réalisateur polonais ne parvient pas à financer ce projet. Pour patienter, il met en scène en 1965, avec l'aide du scénariste Gérard Brach avec qui il se lie d'amitié, le film Répulsion, qui obtiendra l'Ours d'Argent au festival de Berlin. Fort de ce prix, les producteurs changent leur fusil d'épaule et accepte de financer ce qui deviendra Cul-de-Sac, toujours avec Gérard Brach au scénario. Exit Catherine Deneuve, star de Répulsion, et place à sa sœur aînée Françoise Dorléac ! Cette dernière va interpréter Teresa, une jeune femme séduisante de 23 ans qui est mariée à un homme qui a le double de son âge, George, joué quant à lui par le talentueux Donald Pleasence  qu'on ne présente plus. Le couple vit dans une demeure très ancienne, située sur une île abandonnée (Holy Island, en Angleterre) et bercée par la fluctuation des marées. On découvrira en peu de temps que des tensions existent déjà au sein de ce jeune couple (dix mois de mariage seulement), que la solitude a tôt fait de mettre en danger sûrement, avec un rapport de force qui ne correspond apparemment pas à celui souhaité. Au fur et à mesure de l'avancée du film, on s'aperçoit que Teresa reproche continuellement à son mari son manque d'assurance, son manque de prise d'initiative, son manque de témérité. Et le pauvre homme nous en fera l'amère démonstration quand Richard, surnommé Dickie, un braqueur blessé, va faire irruption au sein du couple. Il faut dire que George n'est pas aidé car lors de sa première rencontre avec Richard, il est affublé d'une chemise de nuit féminine, de rouge à lèvres et de fard à paupière, suite à une envie curieuse de Teresa, qui trouve ce déguisement très drôle et qui, en fait, veut déjà dire beaucoup sur la couardise de son mari. Contrairement à ses deux premiers films, qui reposaient sur une ambiance moite, dérangeante, Roman Polanski, avec Cul-de-Sac, ne reproduit pas le même schéma et verse beaucoup plus dans l'humour noir à travers ce type de situations, qui font certes sourires mais dont on devine l'aspect plus sombre et dramatique derrière cette façade humoristique. Rien que la séquence où le second braqueur, mortellement blessé, attend dans sa voiture alors que la marée ne cesse de monter, fait preuve de cet humour noir qui traversera tout le film jusqu'au drame final. Rapidement, le film devient à nouveau un huis-clos avec des rapports dissonants entre trois personnages principaux, George, Teresa et Richard. Mais point de tension ou de stress dans cette cohabitation non désirée ici, Teresa et George ne cherchant jamais à s'enfuir ou à provoquer la colère du bandit, comme si la présence de cet inconnu leur permettait de pimenter leur vie monotone. Question piment, Teresa n'est pas une débutante puisque Richard la surprend à moitié nue dans les bras d'un bellâtre sur la plage avant de s'incruster dans l'ancienne demeure. La jeune femme semble vouloir prendre du bon temps, quitte à ce que ce soit avec d'autres hommes que son mari. Cette nymphomane qui se cache derrière les apparences réitérera d'ailleurs son petit jeu de séduction avec Richard mais ce dernier restera totalement insensible à ses charmes. On le voit, depuis ses débuts, Polanski aime les personnages ambigus, qui ne sont ni noir, ni blanc, ni ange, ni démon mais un peu des deux. Cul-de-Sac nous en offre donc trois, qui sont justement tous désabusés, tous dans un cul-de-sac, que ce soit sentimentalement pour George et Teresa ou physiquement pour Richard, qui attend l'aide de son patron, monsieur Katelbach, pour le sortir de là, aide qui ne semble pas vouloir arriver, peut-être à cause de la marée qui bloque toutes les routes menant à la maison. A l'origine, le projet s'appelait d'ailleurs Si Katelbach arrive ! Si le tournage du film a été assez chaotique, avec les caprices de l'acteur Lionel Stander, l'arrivée de Pleasence le crâne rasé sans le dire avant au réalisateur, la noyade évitée de justesse de Françoise Dorléac ou les conditions météorologiques compliquées, Roman Polanski signe toutefois un troisième film très réussi, à la mise en scène qui fait toujours des merveilles, aux plans travaillés (le réalisateur passera toute une journée à préparer une scène dans laquelle un avion est censé passer dans le champ de la caméra à un instant T) et au casting sans fausse note. Au final, Cul-de-Sac nous présente un ménage à trois déroutant, sardonique, parfois tordu ou loufoque, pourvu d'une certaine théâtralité, bénéficiant également d'une belle inventivité. La vision du film m'a fait pensez à celle du récent Laissez Bronzer les Cadavres, dans lequel j'ai retrouvé la bizarrerie des situations proposées par Polanski. Ce petit jeu de pouvoir entre les trois héros du film est en tout cas bien plaisant et lui a profité puisque Cul-de-Sac a remporté l'Ours d'Or au festival de Berlin 1966 !



LE COUTEAU DANS L'EAU

LE COUTEAU DANS L'EAU
(Nóz w wodzie)

Réalisateur : Roman Polanski
Année : 1962
Scénariste : Roman Polanski, Jakub Goldberg, Jerzy Skolimowski
Pays : Pologne
Genre : Drame
Interdiction : /
Avec : Leon Niemczyk, Jolanta Umecka, Zygmunt Malanowicz


L'HISTOIRE : Andrzej et Krystyna, couple au bord de la rupture, décident tout de même de partir en week-end à bord d'un voilier. Sur la route, ils prennent en stop un jeune homme qu'Andrzej a failli renverser. Ce dernier propose au jeune homme de l'accompagner lui et Krystyna en mer. Très vite, un antagonisme oppose les deux hommes, qui agissent tous les deux en macho devant la jeune femme qui s'amuse de la situation...

MON AVIS : Pour son premier long-métrage, le cinéaste polonais Roman Polanski signe avec Le Couteau dans l'Eau un drame extrêmement maîtrisé en forme de huis-clos, avec trois personnages en tout et pour tout, deux hommes et une femme, réunis sur un voilier voguant au gré du vent. Il semblerait que ce film ait fait l'effet d'une bombe au sein d'un paysage cinématographique polonais formaté, le pays communiste étant sous tension au début des années 60, le pouvoir en place refusant le mouvement de libéralisation dans de nombreux domaines débuté en 1956 et fermement réprimé en mars 1968. Avec une intrigue se déroulant quasi majoritairement sur le voilier, à la manière du Lifeboat d'Alfred Hitchcock, Roman Polanski va réussir à embarquer sa caméra dans ce lieu exiguë pour suivre au plus près ses trois acteurs, accentuant ainsi la sensation d'oppression qui va créer ce climat trouble et dérangeant dans lequel vont justement évoluer les personnages du film, et principalement les deux héros masculins. Dès la scène d'introduction, on sent qu'il y a un problème de couple entre Andrzej et Krystyna (la charmante Jolanta Umecka), problème qui va évoluer au fil du temps et notamment avec l'intrusion du jeune auto-stoppeur dont on ne connaîtra jamais le nom ou le prénom. Avec subtilité, Polanski glisse des regards qui ont un sens entre Krystyna et ce blondinet qui représente l'exact opposé de son mari. En effet, le jeune homme est une sorte de vagabond libre de tous mouvements, qui marche au gré de ses envies, s'arrête là où il le désire, qui est libre, tout simplement, n'a aucune contrainte, aucune obligation envers quiconque. C'est exactement ce qui va agacer Andrzej, qui, lui, veut tout contrôler, tel le capitaine du voilier qu'il est. Face à l'insouciance et la naïveté du jeune homme, associés à ses problèmes de couple avec Krystyna, Andrzej va débuter, une fois en mer, un petit jeu du chat et de la souris avec le jeune homme, et se livrer à un affrontement psychologique avec lui, affrontement dans lequel la virilité des deux hommes va être mise à l'épreuve, Krystyna devenant malgré elle une sorte de juge neutre, du moins en apparence. Les dialogues sont précis, souvent percutants et certaines situations participent pleinement à instiller le malaise recherché par le réalisateur, à l'image de la partie de Mikado ou de la scène du repas avec la soupe entre autres. Le jeune homme, troublé par le charme de Krystyna même s'il fait mine de rien, va tomber dans le piège tendu par Andrzej et va réagir lui aussi avec machisme et insolence, et son attitude va elle aussi augmenter la tension au sein du trio, ce qui maintient l'intérêt du spectateur, qui se demande bien quel rôle va jouer le fameux couteau du titre, objet possédé par le jeune homme et qui est souvent présent à l'écran pour diverses raisons, et dont la forme phallique n'est évidemment pas anodine. Avec seulement trois acteurs et un voilier, Le Couteau dans l'Eau aurait pu se montrer ennuyeux, mais la réalisation virtuose de Polanski, le jeu des trois acteurs et le scénario, bien plus malin qu'il ne semble l'être, font que ce huis-clos fonctionne très bien et que cette compétition virile et malsaine procure bien du plaisir. En fin de compte, le côté minimaliste, épuré du film, est justement ce qui fait sa grande force. Les assagissements irraisonnés du jeune homme, qui veut faire aussi bien que son rival pour les beaux yeux de Krystyna (il essaye de barrer le voilier sans aucune connaissance des techniques de voile, monte tout en haut du mat en réaction à une parole d'Andrzej alors qu'il a dit qu'il ne savait pas nager et qu'une chute de cette hauteur peut s'avérer des plus dangereuses pour lui...), les provocations répétées d'Andrzej qui veut avilir la liberté du jeune homme en l'obligeant à lui obéir, pensant obtenir un regain d'intérêt de la part de sa femme, le comportement manipulateur de cette dernière, qui se révèle être en fait le personnage le plus malin et le plus fort des trois, alors qu'on pensait qu'elle n'était qu'une simple potiche au début du film, les dualités mises en avant par l'histoire (le bourgeois contre le prolétaire, le vieux contre le jeune, l'impuissant contre le fougueux...) et la beauté des plans proposés par le réalisateur font du Couteau dans l'Eau une première oeuvre intrigante, d'une réelle beauté formelle, qui distille son ambiance avec efficacité et inventivité. Un premier film vraiment réussi, qui fût d'ailleurs nominé pour l'Oscar du meilleur film étranger en 1963, faisant déjà entrer Roman Polanski parmi les réalisateurs sur qui il faudra compter par la suite.


RÉPULSION

RÉPULSION
(Repulsion)

Réalisateur : Roman Polanski
Année : 1965
Scénariste : Roman Polanski, Gérard Brach
Pays : Angleterre
Genre : Drame
Interdiction : -16 ans
Avec : Catherine Deneuve, Ian Hendry, John Fraser, Yvonne Furneaux, Patrick Wymark...


L'HISTOIRE : Carole, une jeune manucure belge, travaille et vit à Londres avec sa sœur Hélène. Introvertie, elle éprouve des problèmes relationnels avec les hommes. Elle repousse Colin, qui la courtise et n'apprécie pas Michael, l'amant de sa sœur. Quand cette dernière part en vacances avec Michael, Carole sombre progressivement dans la névrose. Reclue, elle bascule dans la schizophrénie meurtrière...

MON AVIS : Après de nombreux courts-métrages, Roman Polanski réalise son premier film en 1962 avec Le Couteau dans l'Eau. Trois ans plus tard, il récidive avec Répulsion, qui sera également son premier film tourné en langue anglaise. Le titre même du film s'applique au personnage principal, Carole, jouée par Catherine Deneuve. Un rôle difficile pour l'actrice, qui doit nous faire ressentir sa répulsion des hommes mais aussi ses névroses, sa difficulté à vivre dans la société, ses fantasmes naissants, son mal-être qui la poussera à commettre l'irréparable. Avec très peu de dialogues à son actif, Catherine Deneuve relève haut-la-main le défi et nous livre une très bonne prestation, avec son visage restant constamment renfermé, ses yeux et son regard étant comme absents, vides, son sourire refusant de s'élargir. On ressent réellement la dépression, le mal de vivre de la jeune femme et on assiste tout au long du film à son évolution, ou plutôt à son déclin devrait-on dire, à son repliement sur elle-même, à sa fragilité croissante, à la fissure de son esprit, ce dernier élément étant représenté à l'écran par de véritables fissures apparaissant dans les cloisons de son appartement, figure métaphorique pour nous signifier la fracture de sa santé mentale et sa progression dans la folie. Filmé en noir et blanc, Répulsion est donc un drame psychologique, qui va basculer petit à petit vers une horreur glaciale et froide, sans jamais se montrer démonstratif d'ailleurs. Le film prend son temps pour instaurer son ambiance et on a même l'impression qu'il ne se passe jamais grand chose en fait, ce qui n'est pas faux en plus, mais cela ne joue jamais en sa défaveur. Dans la première partie du film, Polanski nous propose de suivre les journées mornes et sans saveur de Carole, son travail au centre de beauté, sa relation avec sa sœur et l'amant de celle-ci, son désir refoulé vis à vis de Colin, un jeune homme séduisant qui s'intéresse à elle mais à qui elle n'offre aucune chance, à cause de sa répulsion justement. Avec moult détails, qui apparaissent comme anodins au départ, Polanski étoffe son personnage-clé, lui colle des tics qui font sourire le spectateur au début mais qui, en fait, nous font comprendre, inconsciemment, que quelque chose cloche chez Carole. Même si on sent la fragilité psychologique de la jeune femme dès le départ, on ne se doute pas de l'intensité et de la place qu'elle occupe dans ce corps et cet esprit instable. La progression vers le point de non-retour va se déclencher quand Carole se retrouve totalement seule dans l'appartement, suite au départ en vacances de sa sœur avec son amant. Livrée à elle-même, la jeune femme n'a plus personne sur qui se raccrocher, plus personne sur qui compter pour la rassurer et l'empêcher de craquer et de sombrer. Ses fantasmagories vont peu à peu l'assaillir, son refoulement sexuel resurgir et des cauchemars lubriques, dans lesquels elle se fait violer par un inconnu, vont se faire de plus en plus présents. Certaines scènes sont superbes, comme "le couloir des mains" très perturbant. L'ambiance sonore, parfois réduite au minimum, contribue pourtant à nous faire entrer dans la psyché du personnage : gouttes d'eau, rires des bonnes-sœurs qui jouent sous la fenêtre de l'appartement, tic-tac de l'horloge, sonnerie de téléphone sont autant de petits éléments sonores qui vont perturber le quotidien de Carole. Point fort du film, outre la prestation de Catherine Deneuve dans un rôle bien éloigné de ce qu'elle fera par la suite, la caméra de Roman Polanski qui épouse le visage de l'actrice, la colle au plus près, l'enferme dans le cadre de l'objectif, tout comme sa schizophrénie naissante l'enferme dans son esprit. Les deux scènes de meurtres sont filmées sans complaisance, de manière abrupte, clinique, sans céder au débordement gore. Quelques taches de sang, la vision de Deneuve, l'air hagard, frappant et frappant encore à l'aide d'un chandelier sa première victime ou lacérant à coup de rasoir la seconde, suffissent pour créer le malaise. Un malaise qui ira crescendo, mis en exergue par l'intérieur même de l'appartement, devenu une prison mentale pour Carole, qui, à l'image du lapin pourrissant, décrépit elle aussi lentement, inexorablement. La cause de son drame intérieur, de sa répulsion envers le sexe masculin, ne se trouverait-elle pas dans la dernière image du film, avec cette photo de famille dans laquelle Carole, alors une toute jeune enfant, a déjà un visage qui ne respire pas la joie de vivre et qui semble regarder son père ? Une blessure interne, un mal profond, insidieux, certainement provoqué par un abus illégitime, serait donc le véritable point de départ de la dépression de Carole, c'est ce que semble en tout cas indiquer cette photographie. Totalement maîtrisé, jouant admirablement bien sur les éclairages et les ombres, visuellement splendide, Répulsion est une plongée vertigineuse dans l'âme torturée de son héroïne, qui contient déjà les éléments du cinéma de Polanski, qu'il exploitera encore plus avant dans ses films suivants, notamment Le Locataire ou Rosemary's Baby entre autres. Répulsion a remporté l'Ours d'Argent au festival de Berlin 1965.